Le thème fondamental de la Projectique est de réfléchir
sur le concept de projet entendu comme mode d´organisation de l´activité
sociale complexe qui essaye de donner du sens à l´activité.
Cette réflexion fait donc appel à des considérant nombreux
et complexes. Organiser par projets l´activité des hommes en
société va avec des changements dans l´organisation
sociale. Cette réflexion a été menée jusqu´à
aujourd´hui de façon plutôt généraliste,
du monde de l´entreprise, de la recherche, du développement
local, à ceux de l´architecture ou de la santé.
Notre époque connait en effet dans de nombreux secteurs d´activité
l´émergence de nouveaux paradigmes cognitifs et de nouvelles
formes d´organisation. On s´accorde à considérer
que, pour diverses qu´elle soient, ces formes d´organisation
connaissent en commun un certain nombre de caractéristiques. Les
équipes y bénéficient d´une certaine autonomie,
elles sont plutôt soumises à l´obligation de résultat,
en ce sens qu´elles travaillent plutôt de façon finalisée,
avec des objectifs à atteindre, elles sont composées d´un
nombre restreint de participants, elles travaillent en général
sous la pression de diverses spécifications et contraintes: contraintes
économiques, de délais, de qualité,... De telles équipes
sont en général aujourd´hui qualifiées d´équipes
de projet.
Le terme "d´objectifs poursuivis " ne doit cependant
pas faire illusion: ceux-ci doivent à notre sens être appréhendés
à la fois comme définis de façon externe, hétéronome
(par un type ou un autre de hiérarchie) et produits de façon
interne, autonome (par le groupe lui-même). On a plutôt affaire
à une sorte de mélange des deux modes, parce que l´auto-définition
des objectifs, même si elle n´est que partielle, est nécessairement
une caractéristique de ces groupes. Car, de toutes façons,
les objectifs assignés par la hiérarchie ne peuvent être
ni assez précis ni assez larges (paradoxalement?) pour servir de
référence unique à l´équipe. Dans un contexte
de changement accéléré les situations émergeant
effectivement, ou du moins leur appréciation sous forme de représentations
mentales, sont nécessairement toujours différentes -elles
ne sont de toutes façons pas du même ordre- des anticipations
ou des planifications hiérarchiques.
Dans ce même ordre d´idées, il n´y a pas de
raison d´ordre général pour que les membres de l´équipe
de projet adhèrent complètement aux objectifs hiérarchiques.
Si normalement, tout acteur réagit aux injonctions hiérarchiques,
ces réactions produisent en général des réflexions
alternatives, poussent les acteurs à générer des espaces
de liberté (d´incertitude) oú ils trouveront une forme
d´autoréalisation (en interprétant, ignorant, transgressant,
changeant,... les inconjonctions hiérarchiques). Ces aspects sont
bien étudiés dans les grandes organisations bureaucratiques,
mais sont certainement d´une certaine façon également
pertinents dans le groupe de projet et dans les représentations et
rélations que les acteurs entretiennent entre eux et avec lui.
Car en effet , le maniement du concept d´équipe de projet
doit être prudent et se garder de tomber dans l´illusion cognitive
ontologique. Le pilotage du groupe n´a pas la matérialité
"du pilotage d´un avion", mais n´est finalement pour
tout le monde (encadrement, analystes, collaborateurs, y compris les membres
du groupe eux-mêmes) qu´un construit cognitif "de second
ordre" selon les termes de Von Glasersfeld. Le groupe sera perçu,
selon les représentations mentales des uns et des autres de ses membres
ou de ses non-membres, comme plus ou moins pertinent, approprié,
efficient, positif, utisilable... La quête de la zone de liberté
des individus (d´incertitude pour l´organisation) y existe certainement
aussi. L´enjeu est donc que le groupe soit un attracteur, un lieu
de construction de "sens", qui puisse au mieux polariser en cohérence
cette quête fondamentale de l´autonomie individuelle.
Plus la sensation de construire collectivement quelque chose de positif
et de valable, et donc, l´identité de valeurs seront fortes,
plus la cohésion du groupe et la conscience autoréférentielle
des membres par rapport au groupe seront elles aussi renforcées.
La nature profonde du groupe est une construction continuelle, c´est
un processus continuel d´apprentissage. Le groupe de projet nous aparaît
être la base fondamentale de la construction du "sens".
Trouver des façons positives de travailler ne peut être que
le résultat d´un travail et d´un apprentissage collectif.
Même s´ils changent -car ils sent eux-mêmes finalement
des concepts largement émergents-, des objectifs concrets sont nécessaires,
car c´est seulement autour de l´impression partagée d´un
travail positif qu´une équipe est en mesure de créer
du sens. C´est pourquoi il est important que le groupe soit restreint.
Des valeurs partagées (au moins au niveau opérationnel ) et
une communion dans la création et le travail en commun sont très
difficiles à générer et à maintenir dans les
grands groupes. Dans ces grands groupes où existent nécessairement
des estructures, une hiérarchie, des définitions de rôles
plutôt rigides, et où émergent, comme ailleurs, les
graines des conflits d´intérêts et des désaccords
profonds, il est très difficile de transcender par la création
collective autour d´un objectif opérationnel, concret et à
court terme.
Le groupe de projet produit son propre futur proche, c´est une
forme d´autopoïèse, fondée sur le fait que chaque
acteur (autonome) est agi par les représentations mentales (complexes
et comportant des jugements de valeur) qu´il a du groupe et de ses
valeurs sociales. En même temps, les décisions et actions des
acteurs modifient les représentations mentales des acteurs, et les
amènent à réagir, ce qui modifie les représentations
des premiers... C´est probablement là la base du changement
fondé sur le "learning by doing".
Le résultat d´un tel processus est que le développement
d´un projet, fondé sur l´autonomie des acteurs qui forment
le groupe, peut a priori partir dans toutes les directions. Le fond du problème
étant dans la production de sens, identité et direction, par
le "learning by doing".
Dans ces conditions, le travail des responsables et des managers consiste
plutôt à définir les grands principes, les grandes directions
que chaque groupe de projet devrait suivre pour travailler de façon
compatible et synergique avec les autres groupes et avec l´environnement,
à la recherche d´une cohérence générale,
à tenter de canaliser les situations émergentes vers des objectifs
stratégiques fondamentaux. Il n´y a évidemment pas de
talisman qui garantisse qu´un tel résultat soit atteint, même
si cela est difficile à admettre pour des gens qui ont été
élevés dans une culture positiviste, déterministe et
hiérarchique. A notre avis, cependant, il faut absolument comprendre
que cette incertitude de l´émergence caractérise de
plus en plus le champ de l órganisation et au-delà, de l ´économique
et du social.
Jean Michel Larrasquet
Professeur à l'Institut Universitaire de Technologie |