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Humanitaire et médias, humanitaire
et politique, engagement humanitaire, ingérence humanitaire
, que n'aura-t-on dit, ou écrit sur le sujet...
Ce qui touche à l'humanitaire
est une mine inépuisable de littérature: sujet
à propos duquel les plus brillants, les plus courageux,
les plus inventifs auteurs s'en sont donné à cur-joie
(les plus nuls aussi, d'ailleurs).
Tentatives de définition
de ce qui est humanitaire ou de ce qui ne l'est pas, réflexions
sur la nature des entreprises qui se parent de ces oripeaux,
sur les erreurs commises, les pièges à éviter,
les dérives condamnables, nous aurons tout entendu sur
le sujet.
Au fait, c'est quoi, l'action
humanitaire?
C'est le fruit d'un constat assez
simpliste. Quand des hommes, des femmes, des enfants souffrent,
il faut les soulager. Quand ils sont menacés de mort,
il faut les sauver. Quand les massacreurs sont au travail, il
faut le montrer, il faut les arrêter.
Par les temps qui courent , quiconque
se rend dans un endroit un peu «chaud» de la planète
a toutes chances de rencontrer sur son chemin ou de côtoyer
lune des cohortes d « humanitaires »
qui hantent habituellement ces lieux de déréliction.
Ils déploient le plus souvent leur énergie et leurs
matériels pour faire face aux nécessités
premières des populations locales victimes de quelque
catastrophe naturelle ou, plus souvent, de la folie meurtrière
des hommes pour lesquels la vie humaine ne pèse pas lourd
en face de « la cause » quils croient
défendre ou de la doctrine idéologique quils
cherchent à imposer par les armes.
Les humanitaires sont aujourdhui faciles à reconnaître:
ils sont le plus souvent de race blanche, bien nourris, même
sil leur arrive de perdre quelques kilos superflus au cours
des semaines de mission, leur visage est empreint dune
mâle assurance, ils circulent à bord de gros véhicules
4+4, couverts de stickers multicolores affichant le nom de lorganisation
qui les a envoyés, ils ont toujours lair affairé,
ils sont bardés de walkie-talkies, de téléphones
portables, dantennes satellite , ils parlent fort, mais
sont souvent très sympathiques malgré ces handicaps.
Leur mission consiste le plus
souvent à apporter, dédouaner, distribuer toutes
sortes de matériaux et de services, des cartons de biscuits
vitaminés, des tonnes de lait en poudre, des citernes
deau potable, des vêtements, des couvertures, des
sacs de ciment, du bois de charpente, des médicaments,
ils savent installer un centre de nutrition, une salle dopérations,
une unité de vaccination, des lits dhospitalisation
, un regroupement denfants abandonnés.
Ainsi en va-t-il des psychologues. Très "tendance",
les psychologues, de nos jours. Pas une sécheresse, pas
un ouragan, pas un tremblement de terre, pas un tsunami dévastateur
qui échappe à l'avalanche des psychologues déversée
par pleins B747, dans le but de "soutenir les survivants"
..
-"Alors bon, les "survivants"
en question ne savent parler que le ouolof, ou le pachtoun
."
Qu'à cela ne tienne ,
on leur apportera quand même l'aide de nos psychologues,
qui distribuent les sourires attendris aux grand-mères,
tapotent gentiment la joue des petits enfants, visitent les ruines
avec un air connaisseur, ils posent à la cantonade des
questions incongrues auxquelles personne ne songe à répondre
et passent alors à la phase 2 de l'opération.
Ces psychologues expliquent à tous ces braves gens, par
l'entremise de quelques interprètes approximatifs, tout
ce qu'ils (ou elles) auront retenu ou cru comprendre des écrits
du bon Dr Freud et de ses élèves . La frustration,
l'agressivité, le pourquoi des troubles du sommeil, la
névrose d'angoisse, les états dépressifs
réactionnels, ils leur parlent de la douleur compréhensible
qu'ils éprouvent, de plein de trucs dont on avait même
pas idée avant leur arrivée
le caractère
temporaire de la période de deuil, tout ça..!
Les populations, groggy sous le coup du malheur, les écoutent
avec beaucoup de politesse et de patience , se demandant toutefois
ce que viennent faire ces jeunes gens certainement bien intentionnés
mais dont ils ne saisissent pas nettement le fondamental intérêt
au milieu des morts et des blessés.
Voilà qui n'est pas très
tendre pour nos amis psychologues, peut-être, mais il faut
dire que la façon dont les médias, la télévision
surtout, prêtent à la psychologie d'illusoires pouvoirs
et aux psychologues des fonctions chamaniques ou sacerdotales
est parfois un peu irritante.
Soyons clairs, les humanitaires
sont souvent agaçants mais ils font très souvent
de lexcellent travail.
En France, ce sont les médecins
qui sont partis les premiers dans cette bataille. Au tout début
des années 70, la naissance de Médecins sans Frontières
, de ce petit groupe turbulent (la bande à Kouchner),
a été un événement dont on nimaginait
pas quil allait être générateur de
tant de travaux concrets .
Nous ne pensions pas, non plus,
que lopinion publique, les médias, les états
et les gouvernements, lONU et ses agences spécialisées
allaient se convertir et prendre au sérieux le droit des
victimes civiles.
En moins de trente ans , laction
humanitaire est devenue une branche dactivités tout
à fait « florissante », elle a inspiré
beaucoup dactions courageuses et désintéressées,
elle a modifié le droit international, elle a imposé
le droit dingérence, elle a modifié de façon
sensible lattitude des citoyens devant les malheurs de
la planète.
Lhumanitaire est devenu
une entreprise internationalement reconnue, qui a ses petites
mains, ses ténors, ses salariés, ses lobbyistes,
ses bénévoles, sa communication institutionnelle
..
Les Organisations non Gouvernementales
(ONG) siègent dans toutes sortes denceintes, nationales,
européennes, internationales, leur message est écouté,
leurs avis sont néanmoins rarement déterminants.
En 1975, dans un quartier de Beyrouth,
abandonné par ses habitants, 80.000 Libanais, chiites,
réfugiés du Sud-Liban, s'entassent dans des immeubles
vétustes et reçoivent tous les jours, par dizaines,
des obus, des roquettes, des bombes que leurs envoient généreusement
les chrétiens, les musulmans-sunnites, les palestiniens
.
qui ne se concertaient guère mais se trouvaient d'accord
pour en finir avec ces intrus qui venaient compliquer encore
une partie de poker-menteur dont on ne voyait pas la fin
Ce
sont des pauvres, ils sont arrivés avec leur matelas sur
une charrette à bras ou sur le toit d'une vieille voiture
bringuebalante.
Pas un médecin, pas un
chirurgien, pas une infirmière dans ce kilomètre
carré, isolé du reste de la ville par une ligne
de front dont la perméabilité est variable (nous
sommes au Proche Orient
..)
L'Imam Moussa Sadr, leur chef
spirituel (que le colonel Khadafi fera assassiner quelques années
plus tard) lance un appel au secours.
Médecins Sans Frontières
(MSF) vient de naître, ce sera notre première mission
de plusieurs mois lancée en zone de guerre urbaine.
Petite équipe chirurgicale:
un chirurgien, un anesthésiste, une infirmière
panseuse et une infirmière de soins. Une tonne de matériel
chirurgical, et de solutés de perfusion, rien de plus,
et en avant !
C'est Bernard Kouchner, bien
sûr, qui a lancé l'opération.
Opération qui semble aujourd'hui
impensable, goutte d'eau thérapeutique dans un océan
de douleurs.
Aucun bénéfice
à en tirer, sinon pour ceux qui auront eu le bon goût
d'attendre notre arrivée pour être blessés,
ils auront la chance de voir quelqu'un ligaturer une artère
qui saigne à plein canal, alors que la veille encore,
les familles éplorées les regardaient mourir d'hémorragie.
Y a-t-il toujours place pour
de petites équipes de soins et/ou de pédagogie
médicale, dans un monde où les populations déplacées
se comptent par centaines de milliers, où les organisations
humanitaires sont devenues des mastodontes qui se déplacent
en convois lourds, en longues files de dizaines de camions qui
progressent sous la protection de blindés et des casques
bleus ?
A mon sens, oui.
Dans l'urgence, d'abord . Aucun doute là dessus
Pour faire quoi?
-De la médecine d'abord
: accueillir, examiner, diagnostiquer, traiter, évacuer
des malades, des blessés, des parturientes . Pour accompagner
ceux qui, sur place sont déjà au travail et accomplissent
des gestes de soins avec un succès
.inégal
.
Etre à leur côté,
les encadrer, corriger un geste malhabile, enseigner un peu de
physiopathologie, détailler une technique, expliquer le
pourquoi et le comment d'un examen ou d'une attitude thérapeutique.
Tout cela est essentiel tout
cela reste possible, tout cela fait aussi partie de l'engagement
pris le jour où nous avons souscrit à ce fameux
serment d'Hippocrate, qui nous a fait sourire le jour où
nous l'avons prononcé et qui trouve là sa justification
la plus aiguë.
-De la santé, aussi, ce
qui n'est pas la même chose.
Car faciliter l'accès
à l'eau potable, tenter d'aménager l'espace de
la vie quotidienne, imposer le lavage des mains, des vêtements
ou de la literie, enseigner la discipline de la défécation,
lutter pour obtenir un apport calorique suffisant et équilibré,
tout cela n'est pas de la médecine, c'est pourtant à
nous, de promouvoir et d'enseigner avec une bienveillante rigueur
à ceux qui sont sur place, ces conditions de la santé.
Les
médecins de l'humanitaire doivent d'abord être
de bons médecins, bien connaître la médecine
et l'exercer avec talent, chez eux, dans leur services hospitaliers,
leur cabinets, leurs cliniques et au lit des malades. Entre un
bon médecin, parfois un peu inquiet parce qu'il accomplit
sa première mission humanitaire et un vieux baroudeur
de l'humanitaire qui ânonne quelques notions approximatives
de médecine, le choix est vite fait.
Les grandes agences (MSF, MDM,
ACF etc.) ont besoin de praticiens de qualité, de cliniciens
de bon niveau. Elles le savent, elles le disent, et chacun en
est tout-à-fait conscient.
En réalité, quels
sont au juste les atouts que nous avons en main ?
- La compétence professionnelle,
la connaissance de la pathologie et de la thérapeutique.
- Une certaine propension à
partager cette richesse
- Une certaine ouverture d'esprit
et un appétit de connaître les autres
Quels sont les manques ?
-Manque de temps:
La présence des médecins
et des soignants qualifiés sur la zone sera forcément
brève, aussi bien pour les hospitaliers prisonniers des
collègues qui assurent la présence et les gardes
dans le service, que pour les libéraux, soumis à
des impératifs d'association ou de clientèle. Il
existe donc une rotation relativement rapide des personnels engagés
. -Manque d'argent :
Rarement insurmontable, il est
peu de missions réellement utiles auxquelles il aura fallu
renoncer faute de financement. L'argent, à force de démarches,
de rencontres et de plaidoyers finit toujours par arriver,
jamais à temps, jamais en
quantité suffisante, mais c'est un problème au
total plus facile à gérer que celui du temps.
Faut-il établir un distinguo
absolu entre l'action d'urgence et l'action de développement
, quand on parle de médecine humanitaire?
S'agit-il de stratégies fondamentalement différentes?
Certes, la situation d'urgence va privilégier "le
geste qui sauve"
Un fil noué autour d'un
vaisseau qui saigne, un drain dans une plèvre, un cathéter
dans une veine, un tube dans une trachée, une réhydratation
salvatrice occupent les mains des médecins et calment
leur anxiété mais au total, qu'est-ce donc que
le sous développement, le dénuement scientifique
et technique, sinon une situation d'urgence qui dure?
Il faudra faire soi même,
et surtout apprendre à d'autres à faire, équiper
ceux auprès desquels on va uvrer, en matériel
de base et en connaissances techniques.
Ce type d'intervention dans les
situations d'urgence permet d'atteindre, de façon ponctuelle,
une relative qualité du diagnostic et du traitement, mais
quelques semaines après la période la plus chaude,
voilà la catastrophe passée, la paix revenue, ou
au moins la situation stabilisée . Les malades vont donc
être laissés dans l'exacte situation où ils
étaient avant notre arrivée . Aussi démunis,
aussi fragiles, aussi exposés.
Alors, on refait ses bagages
et on rentre à la maison, en souhaitant bon courage à
tous ceux qu'on a côtoyés pendant ces moments difficiles
?
Personne ne s'y résout
. Impossible ! On ne peut pas faire ça.
Les visages des infirmières
et des médecins qu'on a connus sur place, les regards
des enfants, l'angoisse des proches, rarement exprimée
tant elle est noyée sous les tonnes de remerciements,
tous ces reproches muets empêchent de tout planter là
et de revenir en sifflotant vers ces lieux bénis que sont
nos hopitaux, nos cliniques, nos services, nos cabinets, notre
famille.
Il faudrait donc laisser en plan,
ces lieux inhospitaliers (à tous les sens du terme), sans
moyens, ce semblant dhôpital, sans radiologie, sans
laboratoire, sans matériel, sans équipement, sans
médicaments, sans moyens
.
Ainsi se transforme une mission
d'urgence en une mission de développement , par la sensation
aiguë de solidarité obligatoire, de la nécessité
de continuer, de revenir, d'aider à acquérir non
pas un équipement sophistiqué de résonance
magnétique nucléaire, mais bien du strict minimum
qui permet de rendre quelques malades à la vie.
Les autorités politiques
et administratives locales, les médecins de santé
publique froncent les sourcils devant ces coups de cur
; de telles initiatives ne cadrent pas avec le plan d'équipement
, avec les décisions prises à l'échelon
ministériel ou préfectoral. Des besoins au moins
aussi importants ont été identifiés ailleurs
.
Ils n'ont pas forcément
tort, ils ont même souvent raison, mais le cur a
des raisons
.
Il faudra donc écouter
et composer.
Et on composera. Là commence
le côté politique . Vouloir rester en deçà,
refuser de débattre, c'est rendre un mauvais service,
il faudra accepter ces servitudes supplémentaires.
Puisque nous en sommes à
la politique, je ne peux m'empêcher de donner mon sentiment
à ceux d'entre nous, épris de pureté, qui
ne veulent pas se laisser entraîner sur ce terrain dangereux.
Pour parler clair, l'humanitaire, c'est de la politique!
Tant qu'on a pas compris cette
brève sentence, on discourt dans le vide.
La volonté délibérée
d'agir auprès des victimes amène à deux
types de responsabilités.
- D'une part, le soulagement des
douleurs endurées, enterrer les morts, soigner les blessés,
nourrir les réfugiés, prévenir les épidémies,
La quasi totalité des actions d'urgence dans lesquelles
nous nous engagerons, sauf quelques catastrophes naturelles (les
raz de marée ne font pas de politique, d'accord !) sont
de nature politique, les guerres civiles, les déplacements
de populations, les famines , les épidémies , le
choléra lui même (voir l'opération Turquoise),
tout cela est très lourdement politique.
Il faut soigner, c'est notre
seule noblesse, c'est notre premier devoir.
- Mais il faut, d'autre part,
garder les yeux grands ouverts et le jugement aiguisé.
Pour en revenir au serment d'Hippocrate,
déjà cité, l'impératif bien connu
:"Ma bouche taira ce que mes yeux ont vu et ce que mes oreilles
ont entendu" doit être éclairé par la
seule règle qui vaille : le plus grand bien des malades.
Il faudra donc témoigner
aussi de ce qui aura été vu et entendu, il faut
nommer l'injustice et le crime, il faut mobiliser tout ce qui
peut l'être pour que cessent les massacres, les persécutions,
les assassinats, les déportations, les errances
Alors, oui, la presse, oui la
télé (même si celle-ci privilégie
le strass et les paillettes, les images-choc, qui font pleurer
les familles dans leur assiette, au journal de 20h), oui les
états, les gouvernements, les Nations Unies
.allons-y
!
"N'ayez pas peur !"
a dit Jean Paul II, homme de cur, dont heureusement, on
ne demande à personne de partager toutes ses options
..
De toutes façons, se retrouver
au Salvador dans un petit centre de santé dévasté
par une incursion des paramilitaires, au Liban auprès
des petits enfants blessés par éclats d'obus, en
Mer de Chine pour recueillir les boat-people, ou au Burundi pour
monter un centre de nutrition , ne cherchons pas, c'est déjà
faire de la politique.
Se ranger aux côtés
des petits, des abandonnés, des pauvres, des affamés,
des malades et des blessés sans leur demander une carte
d'identité, uvrer pour que cessent les règlements
de compte, les enlèvements, les rackets, les menaces et
les meurtres c'est faire de la politique.
Après cela, au diable
les partis politiques, les appartenances ethniques, religieuses
ou culturelles, au diable les nations, les identités réelles
ou rêvées, les nationalismes, les affiliations,
si la médecine nous apprenait à être un peu
plus ouverts, un peu plus courageux, plus humains, pour tout
dire, ce serait déjà un beau parcours.
Docteur Pierre Pradier, président d'honneur de Médecins
du Monde |