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Victor
Hugo paraît avoir su quelques mots de basque. Tout d’abord,
il semble bien que le nom de gastibelza, l’homme à
la carabine, le héros d’une chanson fameuse, soit un emprunt
au basque. Gastibelza paraît avoir voulu être,
dans l’intention de l’auteur, «gazte beltza», c’est-à-dire
le jeune homme noir.
On peut reconstituer d’une façon
vraisemblable ce qui s’est passé lorsque Victor Hugo a
forgé ce mot. Il se sera renseigné auprès
de quelque Basque, qui lui aura fourni le mot gaztea, en
prononçant, comme il est d’usage, gaztia. Victor
Hugo, sachant que l’a final jouait le plus souvent le rôle
d’article, aura retranché l’a de gaztia; mais
il ne savait sans doute pas assez de basque pour se rendre compte
que si l’on supprimait cet a final, il fallait rétablir
l’e de gazte, et il a conservé ainsi une
forme fautive gazti ou gasti.
Quant à la suppression du
t de Beltza, elle est facile à expliquer,
surtout si c’est auprès d’un Basque espagnol que Victor
Hugo a puisé ces renseignements. La réduction de
tz à z est même normale dans la transcription
en espagnol des noms propres basques.
On trouve aussi un emprunt au basque,
et bien évident celui-là, dans le Petit roi de
Galice, l’une des pièces les plus connues de la Légende
des Siècles. Dans cette pièce il est question
à plusieurs reprises d’un torrent que l’auteur désigne
sous le nom de Ibaïchalval: telle est du moins la
forme que donnent les éditions courantes; il paraît
bien évident que c’est là une forme fautive pour
Ibaïchabal, (variante de Ibaizabal). Je n’ai
pas eu la possibilité de me reporter à l’édition
originale, pour vérifier si réellement Victor Hugo
a bien écrit Ibaïchabal: dans ce cas l’altération
Ibaïchalval serait le fait de ceux qui ont dirigé
l’impression des éditions ultérieures, et il serait
injuste de faire retomber sur Victor Hugo la responsabilité
de cette altération fautive, il lui serait arrivé
la mésaventure qui est réellement arrivée
à Théophile Gautier pour le sous-titre de son Voyage
en Espagne. Gautier, dans ce Voyage, se distingue par
son souci de l’exactitude, et Mme. Pardo Bazán lui a rendu
justice en ces termes: «Entre los Viajes de Gautier descuella
el de España titulado Tras los montes, inmejorable
descripción, sobria, intensa y bañada por el sol
de Mediodía. Ignoro por qué se ha repetido à
bulto que Teófilo Gautier estampaba patrañas como
Dumas: es, por el contrario, sumamente veraz, nada enfático,
exagerado ni declamatorio, y no sólo evita incurrir en
los peregrinos errores de Victor Hugo, sino que los nota y los
corrige. Estos viajes por España, así como los de
Italia y Rusia, han conservado su gracia y su amenidad y deleitan
hoy como el día en que se escribieron». Or, Gautier avait
donné au sous-titre de son Voyage en Espagne une
forme correcte: Tras los montes. Mais on sait que les étrangers,
particulièrement les Français, ont la manie de faire
parler les Italiens en espagnol, et les Espagnols en italien:
c’est à cette manie que nous devons, par exemple, le Fra
Quiroga de la Vierge d’Avila de Catulle Mendès,
admirable perle auprès de laquelle le Fray Bosquito
de La Afrancesada de Tancrède Martel ne brille
plus d’aucun éclat!
Quelquefois, cette manie a pour effet
la création de mots hybrides, qui sont à égale
distance de l’espagnol et de l’italien, comme par exemple l’ermitage
de San Luca dont il est question dans le Don Quichotte
de Richepin.—Cédant à cette manie les éditeurs
ont pris l’habitude de supprimer l’s du mot tras dans
le sous-titre du livre de Gautier, et cette forme fautive est
devenue si normale dans les éditions courantes, que lorsque
par hasard un catalogue de bouquiniste signale un exemplaire de
l’édition princeps, la forme correcte tras choque
tellement l’auteur du catalogue qu’il se croit obligé de
la faire suivre du mot sic entre parenthèses.
Cet exemple doit nous inspirer une
salutaire prudence, et nous ne rejetterons point sur Hugo lui-même
la responsabilité de la forme Ibaïchalval tant
que nous n’aurons pu vérifier si elle se trouve bien déjà
dans l’édition princeps. Si elle s’y trouve, nous serons
obligés d’admettre qu’il est arrivé pour ce mot
à Hugo une mésaventure semblable à celle
qui est arrivée à Catulle Mendès en écrivant
la Vierge d’Avila à laquelle nous faisions allusion
tout à l’heure.
Lorsque Catulle Mendès
a voulu se documenter, quelqu’un lui a évidemment conseillé
de lire Rinconete y Cortadillo, qui est en effet une peinture
admirable de certains côtés de la vie espagnole au
XVIème siècle. Catulle Mendès
a fait cette lecture qui lui était conseillée, sans
doute en s’aidant beaucoup de la traduction
de Viardot, car il devait lui être difficile de comprendre
l’ouvrage dans son texte espagnol. Au cours de cette lecture,
il prenait quelques notes: il notait ainsi le mot Tagarote,
qui était le nom, ou plus probablement le surnom, de
l’un des jeunes Pícaros qui figurent dans le délicieux
petit roman de Cervantes. Il notait aussi le mot trainel. Quelques
mois plus tard, voulant décrire tout ce qui grouille dans
une rue d’Avila, Catulle Mendès a recours à ces
notes, mais lui-même ne sait plus les interpréter,
ni même les lire convenablement: du nom propre Tagarote,
il fait le nom générique de tonte une catégorie
d’individus; mais, ce qui est plus fort, en relisant le mot trainel
il prend le t pour une f, et l'l pour
un t : et il déclare gravement que la rue où
se passe l’action est pleine de tagarots et de frainets.
— Si donc Victor Hugo a bien écrit lui-même Ibaïchalval,
il faut croire que lui aussi s’est trompé en relisant des
notes antérieures, et qu’ayant noté un jour le mot
chabal, en le relisant plus tard il a pris le b pour
une l et un v.
Quoi qu’il en soit,
si nous abordons maintenant le fond des choses, nous constaterons
que le choix de ce nom, même sous une forme correcte Ibaïchabal,
peut donner matière à la
critique. Outre que le nom n’est pas des plus heureux pour désigner
un torrent de montagne, il est au moins discutable qu’un cours
d’eau des Asturies ait pu porter, même au VIIIème
siècle, un nom basque (1).
Mais peu importait à Victor Hugo un détail discutable
de plus ou de moins dans une pièce où presque tous
les détails sont faux. Je sais bien que les Hugolâtres
répondront: «Peu importe que les détails soient
faux, puisque l’idée qui se dégage de l’ensemble
est exacte». Je ne saisis pas très bien comment de la combinaison
d’éléments faux il résulte un ensemble vrai,
et le raisonnement des Hugolâtres me fait songer malgré
moi à la plaisanterie traditionnelle sur cette légendaire
maison de commerce qui vendait chaque article à perte,
mais qui, faisant un gros chiffre d’affaires, se rattrapait sur
l’ensemble. En réalité, nous constatons ici une
fois de plus l’un des défauts les plus graves de Victor
Hugo: il connaissait très superficiellement une foule de
choses, et il voulait tirer parti de tout ce qu’il croyait ainsi
connaître: parce qu’il avait lu quelques laisses de la Chanson
de Roland ou quelques bribes d’histoire de l’Espagne au Moyen-Age,
il croit pouvoir en tirer la matière de deux ou trois pièces
épiques. Parce qu’il savait un peu d’espagnol, (très
peu, d’ailleurs), et quelques mots de basque, il veut faire montre
de ses connaissances, et n’aboutit souvent qu’à des barbarismes.
Et ce défaut est d’autant plus regrettable que lorsque
Victor Hugo, au lieu de s’abandonner aux fantaisies de son imagination,
veut bien se contenter de décrire ce qu’il connaît
réellement, il compose des oeuvres charmantes, ainsi qu’en
témoigne, par exemple, en ce qui concerne le Pays basque
et l’Espagne, le récit de son voyage dans le Guipúzcoa
et la Navarre, qui est plein de descriptions délicieuses
et en général d’une grande vérité.
H. GAVEL
(1) Mr. Julio de Urquijo
me rappelle obligeamment un détail que j’avais oublié
et perdu de vue: c’est que le Nervión s’appelle précisément
en basque Ibaizabal: sans doute Victor Hugo avait connaissance
de cette particularité; mais l'invraisemblance qu’il y a
à donner un nom franchement basque à un torrent des
Asturies, fût-ce au VIIIe siècle n’en subsiste pas
moins entière. (RETOURNER) |