Pierre Barrière / Directeur académique des services de l’éducation nationale des Pyrénées-Atlantiques

Pierre BarrièreLa question de la rupture actuelle entre culture humaniste et culture scientifique mérite que l’on définisse bien ce qu’on entend par là, même s’il est d’usage de distinguer, voire d’opposer, formation littéraire et formation scientifique. La faute n’en revient pas à Blaise Pascal  et à la distinction qu’il établit entre esprit de géométrie et esprit de finesse mais plutôt au fait que le système éducatif français, après avoir accordé pendant tout le XIXème siècle une place prépondérante aux humanités, a fait tout au long du XXème siècle une place croissante aux enseignements et à une culture scientifiques, sans toujours parvenir au but visé. Il en est résulté une situation paradoxale en ce début de XXIème siècle : on survalorise en lycée la série scientifique vue comme voie royale de la réussite scolaire loin devant les autres séries générale, technologique et professionnelle, mais on manifeste une relative perte de confiance vis à vis du progrès scientifique et technique dont certains aspects sont perçus parfois comme une menace pour les libertés voire la survie de la population. Autre conséquence: la diversité et la complexité des connaissances scientifiques  et les amalgames constatés dans la population comme à l’école entre les notions de connaissance, de croyance et d’opinion ont fait apparaître la nécessité de former plus précocement les élèves à la démarche scientifique ; l’action en partenariat avec l’école depuis une vingtaine d’années de fondations comme la Main à la Pâte ou du réseau des Maisons pour la science s’inscrit dans cette optique.

En attendant que le progrès des sciences cognitives et notamment des neurosciences permette de renouveler la perspective autour de ces notions en tension (en rupture ?) de culture humaniste et culture scientifique, il n’est pas sans intérêt de prendre conscience du rôle de sélection scolaire et sociale que la primauté accordée à l’une puis à l’autre a pu jouer depuis plus d’un siècle. Le désir légitime de nombre de parents d’élèves d’identifier la meilleure formation pour leur enfant n’a pas eu pour effet de conduire à la reconnaissance de la diversité et de la valeur intrinsèque de chacun des parcours de formation possibles. La société civile considère de manière générale que la série S, supposée offrir plus de débouchés, est préférable aux autres séries de la voie générale ES et L. La réforme du lycée de 1992, qui prétendait instaurer trois voies (L, ES et S) d’égal intérêt et d’égale dignité, n’est pas parvenue à endiguer cette tendance à la hiérarchisation des filières de formation et on constate que la série S attire des élèves de bon niveau quel que soit leur projet ultérieur avec pour conséquence qu’un bonne partie d’entre eux poursuit des études en classe préparatoire littéraire ou à l’université dans des formations juridiques ou littéraires. Et dans le même temps, nos formations universitaires scientifiques déplorent un effectif d’étudiants trop réduit ou insuffisamment formé. Ce phénomène vient s’ajouter au processus de reproduction des élites que les travaux de Girard et Bastide puis de Pierre Bourdieu ont pu dénoncer dans les années 60-70 : une situation non seulement aberrante mais aussi injuste !

Prétendre régler la question en s’attaquant ponctuellement à un aspect du problème ne peut que décevoir alors que la situation appelle une réponse systémique.  La loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’École de la République du 9 juillet 2013 entend porter remède à cet état de fait par une série de réformes cohérentes entre elles qui visent dès l’école maternelle à mieux accompagner les élèves dans la diversité de leurs origines et de leurs parcours. C’est le sens du nouveau socle commun de connaissances de compétences et de culture où il n’est plus question de compétences littéraires et de compétences scientifiques mais de cinq domaines de formation auxquelles les disciplines “littéraires” et “scientifiques” concourent en complémentarité. J’ai eu l’occasion lors de ma prise de fonctions dans le département en septembre 2013 de poser en quelques lignes les enjeux de cette refondation et mes propos d’alors me semblent avoir gardé leur actualité, dans la mesure où ce mouvement de grande ampleur nécessite un temps plus long que celui que les médias accordent d’ordinaire à un sujet, si brûlant soit-il.

web.ac-bordeaux.fr/dsden64/fileadmin/fichiers/accueil-presentation/pdf/Edito_2013rentree-1mod.pdf

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